Au fil de l’eau

0 vote

Préambule

Cela faisait plusieurs jours, déjà, que ces mots et même cette métaphore toute entière, trottaient doucement dans mon esprit. En réalité et sans être enfermé dans « l’effet miroir », je me rends compte qu’elle fait également écho à mon parcours personnel. Et de ce que je m’en souviens, elle fait aussi référence aux parcours d’une bonne partie de mes amis de l’époque, lorsque j’étais plus jeune.

Alors, présent ce jour-là sur un chantier éducatif qui se déroulait dans les locaux d’une association parisienne qui travaille le bois, je profite d’un instant et des vibrations du lieu pour laisser mes pensées glisser sur mon carnet. Les jeunes sont occupés, autonomes et tout se passe bien, c’est donc sereinement, dans le bruit des machines qui percent et découpent planches et tasseaux, dans la valse des copeaux et des conversations croisées, que l’encre semble sortir plus aisément et faire osmose avec le papier de mon carnet.

Voici donc, retranscrit ici (corrigé et plus lisible que dans mon carnet !) et remis en forme les errements de mon esprit apparu lors de cette belle et chaude journée de juin 2021.

Lentement mais inexorablement, le temps passe.

Les aller-retours de la planche dans le rabot électrique me rappelle l’œuvre discrète mais constante du temps qui s’écoule.

Et dans l’odeur du bois fraîchement découpé, dans la poussière et les copeaux qui volent dans l’atmosphère avant de retomber au sol, ces vas et viens répétitifs qui érodent petit à petit la planche, me renvoi au temps, aux saisons, aux jours et aux heures, qui doucement, sans spectacle, érodent nos existences.

Alors je me surprends à penser : Comment pourrions-nous répondre aux urgences relatives à la jeunesse, si ce travail quasi invisible, quasi imperceptible, mais pourtant inaltérable, ne peut avoir lieu ?

Avant de se jeter dans l’océan, la rivière à laborieusement sculpté des canyons, des vallées et son estuaire.

Tel un serpent ondulant tout doucement et silencieusement dans les plaines herbeuses, l’eau s’écoule sans discontinué et jour après jour, tel « le grand architecte », elle façonne, créée et définit le paysage terrestre, le monde géologique, végétal, animal et humain.

Petit filet d’eau qui s’écoule d’un glacier, devenue rapidement un petit ru de montagne, il se transforme en torrent.

Agité, tumultueux, n’obéissant qu’a la gravité, celui-ci ne respecte que la force de son débit.

A l’instar de l’enfant, « le petit ruisseau » innocent et fragile grandit vite pour atteindre l’adolescence, « le torrent », avant d’atteindre sa pleine maturité en « devenant fleuve ».

Plus calme, mais plus imposant, majestueux, sauvage ou canalisé, il finira son existence dans le tumulte de l’océan, tel une retraite maritime.

Si l’existence humaine est comparable à cette métaphore fluviale, alors quelle est l’incidence du barrage qui entrave le torrent ?
Sommes-nous ceux qui devons poser les pierres de ces ouvrages qui canalisent la fougue et exploitent l’énergie des torrents ?

Et plus tard, longtemps après, on apprendra que le fleuve d’habitude calme et serein, à envahit les champs et les villes attenantes, semant le chaos dans l’organisation des hommes.

Par conséquent, faut-il concevoir et accepter de ne pas chercher à contrôler le cours de l’eau afin de permettre la temporalité et l’espace nécessaire à la construction de l’individu, de son biotope et de son biotrope, tel qu’il puisse vivre l’existence qui sera la sienne ?

« On dit d’un fleuve emportant tout qu’il est violent, mais on ne dit jamais rien de la violence des rives qui l’enserrent ».
Berthold BRECHT

Serions-nous alors, nous les éducateurs, ceux qui cherchent à comprendre le fonctionnement hydrographique et permettent l’acceptation des zones inondables, des marais et l’abolition des barrages (dans certaines parties) pour entraver, le moins possible, le fil de l’eau ?

Ainsi, il pourra s’écouler tel qu’il se doit, sans jugements, sans compromissions géographiques et temporelles absurdes et tout en trouvant, ensemble, lui et nous, les compromis nécessaires à la présence humaine à ses coté.

Posté le 1er juin 2021 par Sébastien Doussaud