Compte-rendus et retours sur la troisième rencontre Recherche-action du 7 mai 2019

, par Françoise Crézé, Patrick Obertelli, Raphaël Balegh

Présents : Raphaël BALEGH, Tahar BOUHOUIA, Michel CASTAN, Françoise CREZE, Boubacar DIABY, Biry DIAGANA, Sébastien DOUSSAUD, Benjamin GRASSINEAU, Béata MICHOU, Patrick OBERTELLI, Leïla OUMEDDOUR.

Lors de cette rencontre plusieurs thèmes ont été abordés, dans la continuité de la dernière rencontre, autour de la Recherche-action du labo de l’APSAJ. Ces thèmes seront développés au long de ce compte-rendu.

Compte-rendu de Raphaël Balegh

Les rixes et les frontières : quel(s) lien(s) ?

Il a été convenu par les différents acteurs présents lors de cette rencontre que les rixes autour des quartiers, et cela de manière très générale, faisaient appel à une représentation mentale autour d’un terme qui se situe au centre de ces problématiques, à savoir les « frontières ».

En effet, au-delà de la colère, qui définit le passage à l’acte violent et non pas un point de départ de ces phénomènes de rixes, il semble pertinent de pouvoir évaluer celui-ci d’un autre point de vue. Mais tout d’abord il semble nécessaire de pouvoir définir ce que nous entendons par frontières.

Une frontière est la limite, une ligne la plupart du temps non visible, qui sépare deux lieux bien distincts. Le fait qu’une frontière ne soit pas réellement visible questionne d’une part sa légitimité à restreindre les déplacements des individus, et dans des cas plus extrêmes, à les bloquer.

Prenons l’exemple concret dont il a été question lors de nos échanges : les rixes entre le quartier de Cambrai et celui de Riquet dans le 19ème arrondissement de Paris.

Cette rivalité qui existe depuis un certain nombre d’années a donné naissance à plusieurs rixes violentes dans le temps, créant ainsi une frontière dans l’esprit des jeunes des deux quartiers. Pourtant aucune barrière physique n’existe. La violence ancrée depuis des années ainsi que la colère et la rancune des uns pour le quartier voisin a su créer une barrière mentale pour les jeunes, voire même les habitants ainsi que les acteurs sociaux agissant sur les quartiers. Même si la peur de franchir cette ligne imaginaire est justifiable et justifiée par peur de représailles ou de violences, il a semblé indéniable, pour les acteurs présents lors de cette rencontre, que les représentations des uns et des autres freinent toute démarche de mobilité. Ainsi, par cette frontière mentale et cette crainte de la dépasser, les jeunes habitant les deux quartiers se refusent à passer de l’autre côté du miroir. Une rivalité s’installe donc et amène à des violences entre quartiers, qui durent depuis des années.

Pour ainsi dire il semble qu’un héritage se soit installé depuis un certain temps, héritage que les jeunes s’empressent de s’approprier. Une piste peut être évoquée quant à l’appropriation de cet héritage de rivalités par les jeunes des quartiers en tension. En effet, ces jeunes s’approprient leur territoire, mais pourquoi ?

Lorsque l’on stigmatise un individu sans arrêt, ce dernier finit par croire qu’il est ce qu’on le soupçonne d’être. Une étiquette est alors posée, et il est très difficile de s’en débarrasser. C’est tout le principe de l’effet Pygmalion.

Par ailleurs, en quête d’identité, surtout à la période adolescente, les jeunes s’ancrent dans une dynamique de groupe, à travers la volonté de défendre leur territoire, et donc leur identité. Ils sont « de Riquet », ils sont « de Cambrai », et non pas de Paris ou du 19ème arrondissement. Cette recherche d’identité est liée à une perte de confiance, engendrée par cette étiquette posée sur eux. Il s’agit alors pour nous, adultes ressources des quartiers ou les jeunes résidents, de pouvoir imaginer des dispositifs et actions éducatives permettant de leur redonner confiance en eux et de les amener à s’autoriser une mobilité petit à petit, en dehors de cette frontière mentale bien ancrée.

Mais de quelle(s) manière(s) pouvoir intervenir et effectuer ce travail ?

Plusieurs pistes de travail ont été évoquées

  • Pouvoir fédérer les habitants des deux quartiers, à savoir plus particulièrement les parents des jeunes. Si ces jeunes sont en recherche d’identité, il semble pertinent que les parents, qui sont au quotidien avec eux, puissent se rassembler et tenir des discours positifs et éducatifs auprès d’eux. L’association de pères ASCEAF crée par M. DIABY semble être une réponse à ce constat. Car leur parole, bien plus chargée d’affect que nous autres acteurs éducatifs, pourrait faire appel à l’empathie de ces jeunes et les sortir petit à petit de cet héritage presque fataliste ancré dans leurs quartiers. De plus, la nécessité de faire corps à travers un groupe de parents issus des deux quartiers montrerait que le voisin n’est pas différent d’eux.
  • Un second point autour de ces questions a été abordé, et est parti d’un projet mis en place par Benjamin GRASSINEAU : le dispositif de gratuiterie mobile. Ce dispositif a été mis en place dans deux villes voisines aux alentours de Carcassonne par l’association GratiLib et consiste en faire circuler une caravane remplie d’objets entre ces deux villes. Ces objets sont des dons faits par des habitants. Les habitants peuvent déposer des objets et/ou en récupérer gratuitement, tout en sachant que ces objets viennent d’une ville voisine avec qui les habitants n’ont pas de liens.

Il s’agit d’objets très divers. La transmission de l’objet est ici très symbolique, et amène une notion d’échange qui va au-delà de l’échange de coups comme c’est le cas entre les quartiers de « Riquet » et de « Cambrai ». Ainsi une hypothèse de travail sur ces quartiers a pu être pensée, à savoir créer deux caravanes dans chaque quartier, puis une fois ces dernières bien identifiées, les rapprocher de la frontière afin de créer un lien au-delà des liens violents qui peuvent aujourd’hui perdurer entre les deux quartiers. La nécessité d’y associer des habitants du quartier est importante, et de manière idéale, des jeunes.

Ce travail est un travail sur la durée, et non automatique. Dans tous les cas, nous sommes en accord avec le fait de faire corps, et ainsi réinventer et repenser nos actions autour de ces phénomènes de rixes. Avec nos actions et nos discours au quotidien, nous partageons la volonté de faire comprendre à ces jeunes qu’ils sont des individus à part entière pouvant s’autoriser à sortir de leurs sentiers battus, que le fatalisme n’existe pas.

Raphaël BALEGH
Educateur spécialisée APSAJ
Secteur Riquet-Stalingrad

Compte-rendu de Patrick Obertelli

A propos de la méthodologie de recherche-action
P Obertelli, le 8 mai 2019

Une recherche-action collaborative implique que les personnes concernées par la recherche-action soient associées à celle-ci. Ceci passe notamment par le fait que les objectifs de la R-A doivent être partagés avec elles et faire sens pour elles. Ceci pour la question de savoir si la suppression des conflits entre "bandes rivales" est susceptible de mobiliser les jeunes concernés. Je veux dire par là qu’il convient d’être attentif aux bénéfices secondaires pour eux de participer à ces processus de confrontations.

Par ailleurs, une recherche-action a un double objectif de production de connaissances scientifiques et d’aide à la conduite des actions concrètes relatives aux problématiques soulevées. Je suis convaincu que cela peut être mobilisant pour les jeunes, mais c’est un sujet à travailler pour que l’intérêt de la démarche soit bien comprise (recherche de sens pour soi et pour le collectif, etc...).

Sur un autre plan, les échanges sur le territoire et les mobilités ont été des plus passionnants. Le concept de réseau, étendu le plus largement possible au-delà des frontières du territoire, s’avère des plus féconds.

Retour de Françoise Crézé : Les violences de rue et ses règlements de comptes. Quelques réflexions.

Les violences de rue, les rivalités entre bandes dans certains quartiers ne sont pas des phénomènes récents.

Mon grand-père, vers 1900, habitait le quartier Martainville en plein centre de Rouen quand il était jeune ; ne pouvaient rentrer dans ce quartier que les gens connus comme habitants du quartier. Les bandes rivales se battaient au couteau. Cinquante ans plus tard Bernard Emo, un des initiateurs de l’éducation de rue, ouvrait sa baraque aux jeunes de ce même quartier qui se castagnaient toujours…Il y organisait des formations de boxe. Dans un premier temps, les jeunes tapaient comme des malades dans les sacs de sable, puis l’apprentissage de la boxe pouvait commencer. Il fallait ce temps d’expression de la colère, du ras le bol avant de pouvoir faire émerger avec eux les lois, les règles qui existent dans le quartier, dans leurs groupes.

Les violences diverses et variées extériorisent la colère ; la colère qui gronde sur laquelle on ne peut pas mettre de mots car elle est l’expression, la manière de dire sa souffrance, ses frustrations, ses vexations, ses manques d’attentions, de tendresse, d’amour. La colère crie sa solitude ; plus que sa solitude, son délaissement, son dénigrement, sa déconsidération. Elle s’exprime là dans la rue contre d’autres qui sont aussi en colère. C’est un affrontement de colères qui sont aussi l’écho de violences physiques, psychologiques endurées dans l’espace privé.

Au moment où l’on s’interroge, une nouvelle fois, sur les bagarres entre bandes, il est nécessaire de considérer les violences privées qui aboutissent à la maltraitance physique, psychologique des enfants, à des climats de vie familiale délétères où il existe des tensions permanentes. Il n’est pas question pour les uns et les autres de se poser, de trouver un peu de tranquillité, d’apaisement ; il faut toujours être sur le qui vive, crier pour se faire entendre, esquisser les coups, les agressions des frères et sœurs ou des parents.

Des rapports sur la ville dénoncent depuis quelques décennies les logements dégradés ; de nombreuses études de sociologie du travail constatent la persistance de mauvaises conditions de travail, de rythmes de travail stressants. Les parents des jeunes et des enfants de ces quartiers sont souvent tributaires de telles conditions de vie. Fatigués, surchargés par leur travail à l’extérieur et à l’intérieur de leur logement, ils sont peu disponibles pour leurs enfants et facilement irascibles. L’amélioration des conditions d’existence des uns et des autres aurait certainement un effet positif pour faire baisser la violence.

Un autre constat peut être fait sur ces jeunes. Ils sont souvent des héritiers de parents, de grands-parents qui vivaient de telles conditions de violence. Il y a une reproduction d’une violence rampante au sein de la famille. On tape les enfants pour qu’ils ne fassent pas de bêtises, on crie dessus pour qu’ils se taisent, on les attache au pied d’une table pour qu’ils ne bougent pas. Ils sont parfois victimes d’inceste ; ils sont témoins de violences conjugales. Ils se retrouvent contraints de vivre ces situations qui les dépassent, les submergent et les rend muets. Ils n’ont pas les mots pour exprimer leurs douleurs physiques, psychologiques ; leurs besoins de tendresse, ils apprennent à se taire. Ils ne savent pas comment ni à qui s’adresser car ils ont honte.

Cet héritage de violences rampantes agresse les personnes qui sont contraintes de les vivre. La question reste posée de savoir comment interrompre, arrêter ces transmissions de processus de reproduction de ces situations, individuellement et collectivement. Il faudrait s’interroger sur les stratégies qu’un individu peut mettre en place, de quels moyens il peut se doter pour sortir de cette spirale dans laquelle il est enfermé. Comment décider un jour de ne pas rester prisonnier des fatalités de la reproduction des frustrations ? Comment apprendre à oser dire, à oser décider je ne veux pas hériter de tous ces grands encombrants de la misère, de l’alcoolisme, du manque de tendresse, des coups, de l’abandon ; et décider, je vaux mieux que cela, je refuse de me laisser enfermer par toutes frustrations ? Il s’agit alors de chercher un pied d’appel pour rebondir, pour refuser d’être considéré comme quelqu’un qui n’a pas de chance et, entreprendre alors un inventaire de toutes ses capacités, ses atouts. Tout faire pour ne pas se laisser tirer vers le bas ; apprendre à reconnaître la beauté de l’humanité qui nous constitue. Chacun de nous a d’immenses chantiers à explorer, les cultures du monde, les millions d’étoiles et de galaxies à découvrir, des univers macro et micro à comprendre. Chacun est capable de création artistique ; des centaines de gens ont déjà réussi à devenir peintre, sculpteur, musicien, écrivain sans être obligatoirement dotés d’une famille aux petits oignons.

Comment accompagner ceux qui ont l’habitude de se faire taper dessus, rabrouer, envoyer promener ; comment apprivoiser ceux qui ont peur de dire, de faire, d’être eux-mêmes ? Comment enrayer les spirales de disqualification personnelle, de culpabilisation, d’enfouissement des talents Cet important travail de résilience à entreprendre, il s’agit de chercher comment le mettre en place ?

Quelles propositions les jeunes peuvent-ils se faire pour mettre en place ces résiliences ?

Cette question conduit à une recherche sur les différentes voies de formation à mettre en place au cœur même de la vie.

Ces violences de rues et leurs règlements de comptes posent la question de la protection des enfants et des jeunes. Les parents ne savent pas trop comment faire avec les enfants parce qu’ils sont fragiles mais aussi rebelles et qu’ils ont été « éduqués » par la violence. Les jeunes ont été traumatisés par ces violences sourdes et quotidiennes. Cette question pourrait être un chantier à ouvrir.

Ces violences de rue et ces rivalités entre bandes posent la question de la place respective des garçons et des filles dans les espaces de la rue.

Où sont les uns et les autres, participent-elles aux bagarres, comment, quelle est leur place ? Sont-elles parfois l’enjeu de violentes rivalités ? Une de mes étudiantes, éducatrice de rue à Strasbourg, avait pointé dans son mémoire la mobilité des filles qui avaient des copains, des petits amis à l’extérieur du quartier, tandis que les garçons de ce même quartier ne réussissaient pas à se faire des petites amies hors du quartier. Elle s’interrogeait, il y a donc une quinzaine d’années, sur les réactions qu’auraient les garçons à terme devant une telle situation.

Comment se décline la délicate et subtile question de l’égalité au cœur même de ces violences ?

Françoise Crézé
16 Juin 2019