Le passage à l’acte : sources et mécanismes

0 vote

Article rédigé par Alice Telecher, Psychologue clinicienne et éducatrice de rue, à partir d’un mémoire de recherches intitulé « Le passage à l’acte comme outil thérapeutique » (2011), dans le cadre de la recherche-action sur la compréhension du phénomène et la prévention des rixes.

« La forme la plus déplaisante de la peur se traduit par l’agressivité »
 

Ferdinand Bac.

D’où vient la violence ? Pourquoi recourir à elle dans certaines situations ? Qu’est-ce qui provoque le passage à l’acte et pourquoi est-il considéré, vécu, comme un acte de rupture – d’avec l’autre, d’avec le groupe, et plus largement d’avec la société ?
Alors que la Culture est notre solution pour vivre en groupe, en réprimant notamment une grande part de notre violence naturelle, nous faisons partie d’un monde dans lequel sans cesse nous luttons, paradoxalement, contre des formes de violences, omniprésentes autour de nous. La violence agresse, inhérente à la vie-même, tue, intimide et fait se soumettre des groupes humains. Elle est aussi une arme, une force, de contrainte ou de défense. La violence, derrière tous ses visages, se situe en tant qu’intermédiaire entre les hommes, au niveau des conflits mondiaux, des crises économiques, des comportements antisociaux, à l’école et au sein de la famille. Elle est étrangère, amie, intime. Elle est publique, privée. Elle est bruyante et sourde. Agie et subie.

Lorsque nous avons affaire à elle, que nous l’agissions ou que nous la subissions, elle n’apparaît pas nécessairement en tant que telle, mais peut revêtir une forme de communication et d’échange habituelle et « normale ». Elle peut également sauter aux yeux, surgir, prendre tout à coup une forme inacceptable.

La violence est source de traumatisme et engendre le traumatisme. Elle devient parfois le seul moyen de survivre dont disposent certains individus. Ces individus, au contact d’autres personnes, n’ont pas d’autres modes de communication, et agressent ces autres qui, dans un mouvement défensif, rejettent, refusent, s’éloignent de cette violence qui n’a pas de raison d’être à leurs yeux. Ce rejet, c’est aussi de la violence, en tout cas il peut être ressenti comme tel par le sujet rejeté, qui redouble à son tour d’agressivité pour se défendre et lutter contre l’angoisse d’être abandonné / morcelé.

Dans ces types de relations, quelque chose ne passe pas. Il y a barrage, dans la mesure où la communication se joue sur deux niveaux distincts : l’un s’adresse dans un langage particulier qui n’est pas compris, voire douloureux pour l’autre, qui répond lui-même dans un langage inconnu et/ou incompréhensible du premier.
Tous, nous avons vécu au côté d’une forme de violence et nous nous en sommes défendus avec nos moyens. Mais que se passe-t-il lorsqu’il n’est pas possible de faire autrement que de faire avec elle ? Que faire quand il n’est pas question de fuir, parce que ce n’est pas une solution envisageable ? Quels sont les moyens de défense, les réponses possibles ?

Prenons le temps de définir, tout d’abord, ce que nous appelons « passage à l’acte », qu’il soit auto ou hétéro agressif, ainsi que les concepts d’agressivité et de violence, pour tenter de mieux en saisir les sources et les mécanismes dans toute leur complexité.

I – Le passage à l’acte.

Le passage à l’acte (agieren en allemand, acting out en anglais) est défini par Freud dans un texte de 1914 « Remémoration, répétition et perlaboration » [1] comme une mise en action de quelque chose que le sujet a oublié et réprimé, mais qu’il reproduit, sans savoir qu’il s’agit alors d’une répétition.

Le dictionnaire de psychologie [2] le définit comme un « processus de transformation d’une intention en sa réalisation motrice » ; il s’agit d’un agir, d’un acte impulsif qui transgresse des interdits collectifs ou individuels. « L’intention qui lui donne naissance est en générale consciente. C’est la facilitation de sa réalisation qui est tenue pour pathologique […]. Le passage à l’acte peut aussi extérioriser une intention demeurée inconsciente ; c’est alors l’existence de cette intention qui est tenue pour pathologique. »

Lacan [3] différencie le passage à l’acte, comme un acte sans parole, qui n’a pas de sens, et l’acting out, acte qui peut ensuite être repris dans une verbalisation et qui a un sens. Pour l’auteur du passage à l’acte, celui-ci traduirait une intolérance à la frustration, une recherche d’une confrontation à la loi, une identification du sujet à l’objet et une fragilité des limites du Moi. « Franchissement », « faillite de la pensée », « tentative pour rompre un état de tension psychique intolérable », etc., sont autant de notions qui caractérisent l’essence même du passage à l’acte. Il vient protéger le sujet d’une angoisse, d’une menace externe ou interne, en prévenant l’entrée en relation précipitée dans l’ici et maintenant, dans une violence équivalente à son angoisse.

Le Pr Duverger [4], dans une conférence sur la clinique du passage à l’acte chez l’enfant et l’adolescent, perçoit le passage à l’acte en termes de « court-circuit » de la pensée, mais aussi comme « une rupture avec un fonctionnement habituel » et il situe le passage à l’acte, lui aussi, du côté de l’angoisse.

Jean-Yves Chagnon et Aline Cohen de Lara [5], dans un article intitulé « Faut-il s’inquiéter de la violence des enfants ? », précisent, citant C. Balier et G. Diatkine, que les passages à l’acte « répondent à un « mode particulier de faire face à la tension psychique en évitant l’élaboration mentale par des réponses agies », et ajoutent que « les « passages à l’acte » ont du sens, au double sens de signification (lutte antidépressive) et de direction, d’appel à l’autre. »

Claude Balier [6] définit les « agirs » comme une « substitution de la pensée par l’acte », autrement dit un « défaut d’élaboration psychique et le recours à une modification de la réalité externe. » Il fait une distinction entre le passage à l’acte, qui correspond, selon lui, aux états limites, dans lesquels le fantasme déborde en acte, et le recours à l’acte, qui résulte d’une insuffisance des défenses mentales qui pousse le sujet à recourir à l’acte, et lui permet une économie psychique.

Le Pr Senon et le Dr Papet [7], de l’Université de Poitiers, retracent, dans une conférence, l’histoire de la théorie psychanalytique du passage à l’acte, notamment à travers les textes de Freud. Progressivement, la notion de passage à l’acte se construit peu à peu et recouvre diverses formes : il peut être considéré comme une « abréaction », c’est-à-dire une décharge des tensions internes, les empêchant de devenir pathogènes, car ce faisant le sujet se libère de l’affect attaché au traumatisme. Il peut également être une « mise en acte », autrement dit mettre en acte le souvenir sans avoir en conscience qu’il s’agit une répétition. Il peut également s’agir d’une « mise en scène », d’une réalisation d’un scénario sans référence obligatoire à une organisation totalement volontaire et consciente.

Le passage à l’acte recouvre des notions telles que la violence, contre soi ou contre autrui, l’angoisse, issue d’un sentiment de menace interne ou externe au sujet, ou l’agressivité qui, au-delà d’une conception juridique ou psychologique, relèvent d’abord d’une approche originaire, sociale et culturelle, découlant naturellement de cette violence primitive.

II - Définition des concepts : violence, agressivité, Nature et Culture.

La violence est à la source de l’instinct de vie, chez l’homme comme chez l’animal : elle sert à se protéger, à protéger son groupe des autres, de la mort, de la faim, de la perte de biens ou de territoire ; la violence est nécessaire à la survie, c’est une défense. Dans le dictionnaire Larousse de 1997 [8], la violence est définie comme une « force brutale », comme le « fait de contraindre quelqu’un par la force ou l’intimidation », ou encore comme un « acte violent ».

La violence est naturelle, primitive, ou encore, comme la nomme Jean Bergeret (2), « un instinct violent fondamental ». Cette « force vitale » est présente dès les premiers instants de la vie et constitue une lutte, fondamentale, qui se retrouve dans toutes les structures de la personnalité. Cette violence fondamentale constitue la source d’énergie de la libido.

Maurice Berger [9] définit la violence comme « le non-contrôle du sujet sur sa force pulsionnelle et son intention destructrice à l’égard d’autrui. »
Duverger [10], quant à lui, fait une distinction entre la violence et l’agressivité, la violence n’ayant « pas de connotation agressive ». Il définit la violence comme « une simple force vitale », « un instinct de vie » et « inhérente à la vie ». Pour lui, il est important de distinguer l’agressivité, comme une « difficulté d’ajustement entre les différentes exigences rencontrées » par le sujet. Il considère que c’est « un message adressé à l’autre ». Autrement dit c’est cette agressivité qui tient lieu d’entrée en lien, qui fait liaison entre le sujet et l’autre. Il ajoute : « les comportements agressifs chez l’enfant ne sont pas pathologiques en eux-mêmes… Ils sont nécessaires. » Il soulève des questions concernant l’agressivité chez les enfants telles que : est-elle primaire ou secondaire ? Maturante ou déstructurante ? Évitable ou inévitable ? Normale ou pathologique ? Aussi, les conduites hétéro agressives s’expriment à travers l’opposition, la colère, la violence.

Et d’autre part il définit la violence comme une « incapacité à aménager ces différentes exigences ». Cette violence est destructrice de lien, elle fait barrage ente soi et l’autre.

Pour Winnicott [11], la destructivité chez un sujet c’est le fondement du traumatisme originel et de l’établissement de l’épreuve de réalité.
Agir, c’est « entrer ou être en action », « produire un effet », « se manifester de telle ou telle façon par ses actions » [12]. Tout le monde agit. L’agression, pour sa part, caractériserait un agir violent. Et c’est là ce que l’on nomme « passage à l’acte ».
Agir violemment, mais pourquoi ?

Pour Roussillon [13] il s’agirait d’une stratégie de « survie psychique » pour pallier un traumatisme provoquant chez le sujet une grande souffrance psychique. Il explique que « la survie psychique se met en place dans la solitude existentielle des expériences de déréliction, quand les capacités à trouver du plaisir dans la vie doivent laisser la place aux formes de la contrainte de répétition et à la nécessité de juguler le retour permanent des états de détresse traumatiques ».

La question qui se pose en ce qui concerne l’agressivité est : est-ce que j’ai le pouvoir d’imposer à l’autre mon désir par la force ? Question qui met en évidence la conflictualité comme caractéristique de notre vie psychique : comment est vécu l’autre par le Moi ? Toute part d’agressivité découle naturellement du pulsionnel, une force que nous ne maîtrisons pas, qui nous dépasse. Ce qui permet aux individus de ne pas imposer leurs pulsions aux autres, et de modérer leurs désirs, c’est la culture.
La culture, au départ, ce serait la possibilité pour les enfants de supporter la séparation d’avec la mère sans trop souffrir. C’est l’hypothèse que présente Roheim [14], et il se base sur la théorie d’un trauma fondamental : la séparation entre l’enfant et sa mère. Cette séparation permet de différencier le Moi du Ça, de la réalité extérieure. Le Moi se diviserait en deux parties : une partie inconsciente, en liaison avec le Ça (la magie), et une partie consciente en liaison avec la réalité extérieure.

A la suite de la définition de Freud du principe de plaisir en tant qu’accomplissement imaginaire du plaisir, et du principe de réalité comme la possibilité de sous-peser le pour et le contre d’une situation, un troisième principe fait son apparition qui considère le monde extérieur comme conditionné magiquement par nos désirs et nos impulsions. C’est le principe de magie [15]. Il y aurait entre le Moi-plaisir et le Moi-réalité de la place pour ce Moi-magie qui est la possibilité de croire que l’on va pouvoir avoir une influence sur la réalité. C’est là le point d’une contradiction car le désir magique n’est pas réaliste, et nous ne pouvons pas ne pas avoir ce désir non-réaliste (présence du sein maternel). Ce qui nous anime, c’est qu’on est convaincu que notre désir va changer la réalité. Une fois adulte, l’individu se rend compte que son désir n’est pas suffisant, il faut connaître les lois de la réalité pour adapter cette réalité à ses fins.

La magie, c’est donc ce pouvoir psychique qui va permettre de vivre la séparation d’avec la mère. Grâce à la toute-puissance des idées l’enfant va pouvoir se projeter dans la réalisation de son désir qui est de retrouver l’objet perdu (la mère), qu’il ne retrouvera jamais. Pour Roheim, toute tentative magique pour surmonter la séparation vise à la fusion avec l’objet substitutif. La question qui se pose alors est : est-ce que la pulsion atteint finalement son but et donc son objet ? Pour répondre à cette question Roheim introduit la notion de sublimation [16] en tant qu’activité psychique en direction de la culture. Avec la sublimation, on est sur un versant qui implique nécessairement une sortie du psychique, et un passage au culturel.

Pour Roheim, la question de l’angoisse repose sur la séparation. Cette angoisse peut se résoudre par un déchaînement pulsionnel ; les pulsions sont à la fois notre lot commun et en même temps elles ne peuvent pas s’exercer complètement, et il y a un remède à cela : la mise en place du système culturel. Dans un fonctionnement pathologique, les pulsions conduiront à l’isolement, l’agressivité, le narcissisme, alors que dans un fonctionnement « culturel », elles donneront lieu à l’amour de l’autre, l’identification réussie et l’investissement d’objets culturels.

En somme, la culture est comme un système de défense psychique contre l’angoisse, et elle permet d’éviter ce déchaînement pulsionnel, en conduisant les individus à faire un compromis : laisser une part de leurs pulsions libidinales et agressives de côté pour pouvoir vivre en groupe, autrement dit elle leur propose des objets substitutifs et symboliques pour tenter de pallier au mieux au manque dû à la séparation. Par le renoncement quant au but et quant à l’objet, les désirs deviennent partageables et n’annulent pas l’autre.

Quand la culture n’est plus suffisante, le passage à l’acte, en tant que conduite auto- ou hétéro-agressive, permettrait la décharge de l’excitation « non-élaborable », provoquée par un traumatisme irreprésentable, par un comportement violent, agressif. Qu’est-ce qui est à l’origine de cette défaillance du rôle de la culture sur le comportement naturel d’un individu ? Le passage à l’acte vient quand la symbolisation fait défaut. Nous allons regarder d’un peu plus près comment se forme le symbole, et à quel(s) moment(s) ce processus peut être entamé dans la vie d’un individu.

III - Le défaut de symbolisation, le fantasme et le besoin de représentation.

La culture et sa symbolique sont transmises par le langage, dès l’enfance, mais que se passe-t-il quand le langage fait défaut ? L’enfant devra gérer la séparation et la relation avec la mère sans avoir accès à la symbolisation, les pulsions originaires auront du mal à être déviées vers d’autres objets substitutifs. Nous pouvons penser que la violence de cette séparation, de cette « défusion » d’avec la mère n’en sera que plus forte pour l’enfant, et donc plus angoissante. La quantité d’agressivité qu’il dirigera vers la réalité extérieure serait à la mesure de cette violence.

Le dictionnaire de psychologie définit le symbole comme un « représenté psychique ». Le symbole, c’est ce qui fait sens, c’est une représentation. En 1923, « le symbole est une production culturelle, inscrite dans le cadre des systèmes d’expression et d’interprétation propre à l’espèce humaine ». Il est aussi un sous-ensemble d’unités, large ou restreint.

Ce qui nous intéresse pour notre recherche c’est la formation du symbole, le mécanisme de symbolisation, chez l’individu. Le dictionnaire de psychologie fait une distinction entre le signifié (sens 1er) et l’ordre symbolique (sens 2nd), et cite comme exemple la métaphore, telle qu’on la retrouve dans le rêve. « En psychanalyse, on admet généralement que le rêve ou le symptôme constituent l’expression symbolique d’un désir ou d’un conflit, en ce sens qu’ils renvoient, de manière indirecte, à cet événement premier ».

Le déterminisme symbolique injecte dans le réseau d’associations des éléments de signification issus de l’histoire du sujet et/ou d’un « matériel symbolique » universel. Par conséquent, il renvoie à un « champ du symbolisé », tel que le fantasme originaire de Freud, les archétypes de l’inconscient collectif de Jung, ou les systèmes symboliques de Levi-Strauss. Dans le Vocabulaire de psychanalyse [17] le rêve ou le symptôme sont une expression symbolique 1°) du désir ou 2°) du conflit défensif. Le terme « symbolique » désigne « la relation qui unit le contenu manifeste d’un comportement, d’une pensée, d’une parole à leur sens latent ».

Melanie Klein [18], parlera en son temps de sadisme et de violence chez les enfants, ce qui était impensable à son époque, nous l’avons citée plus haut. Elle nous décrit également un monde du nourrisson particulièrement dérangeant : il démonte l’image idéalisée que nous avons d’un bébé paisible et innocent pour nous donner à voir un bébé habité par des pulsions primitives, le point le plus dérangeant du système de pensée de Klein étant que le mauvais objet se trouve à l’intérieur du bébé, qui doit lutter contre des forces d’autant plus redoutables qu’elles viennent de l’intérieur. C’est ainsi qu’elle théorise le symbolisme.

Selon elle [19], le monde de l’enfant se crée à partir d’un contenant, à savoir le corps de la mère, mais également du contenu de la mère. Ainsi l’enfant produit toute une série de fantaisies sur l’intérieur du corps de la mère et les mystères qu’il contient ; il faut savoir que pour Klein l’enfant naît avec des images innées liées aux pulsions. Il faut aussi ajouter que le contenant initial n’est pas seulement le corps réel de la mère mais aussi le milieu, qui peut en prendre la fonction. Elle note la profondeur des racines de l’angoisse et de la culpabilité, les relations entre le jeu et les fantasmes inconscients et la nécessité d’interpréter l’angoisse inconsciente.

Elle nous dit encore : « c’est sur [le symbolisme] que s’édifie la relation du sujet au monde extérieur et à la réalité en général. […] Dans la mesure où le sujet traverse cette phase avec succès, il sera capable d’acquérir plus tard l’image d’un monde extérieur correspondant à la réalité. ». Elle souligne ainsi que « la réalité première d’un enfant est entièrement fantasmatique », ce qui sous-tend que « le développement du Moi et la relation à la réalité dépendent donc de l’aptitude du Moi, pendant une époque très précoce, à supporter le poids des premières situations d’angoisse ».

Enfin, dans les cas d’enfants qui passent à l’acte, Maurice Berger explique que l’indifférenciation entre soi et le parent en soi « se manifeste sous la forme du surgissement en soi d’une image parentale violente intériorisée précocement, à tel point que ces enfants ont fréquemment la voix et le regard qui changent au cours de leurs actes violents, comme s’ils étaient habités par une autre personne, et ils insultent avec une tonalité et des mots d’adulte. » Ici le langage n’a pas joué son rôle différenciateur entre le Moi et l’autre. A la place du symbole, il y a introjection.
Le défaut de symbolisation implique qu’il y a eu une défaillance de la fonction du langage. Le langage ouvre sur le symbolique, en venant se greffer à la place de la toute-puissance de l’enfant lorsque celui-ci est contraint de se séparer d’elle. Cette séparation entraîne inévitablement un manque auquel l’enfant doit pallier grâce au recours au langage et à la symbolique. Quel sens la mère a-t-elle donné à cette séparation ? Comment gère-t-elle la relation et que met-elle à la disposition de son enfant pour qu’il accède à la symbolique ?

Lorsque la fonction du langage fait défaut, elle laisse la place à d’autres modalités pour gérer cette séparation d’avec l’objet, notamment celle du passage à l’acte, autrement dit à défaut de symbolisation, c’est dans la réalité que l’enfant va agir dans sa relation avec l’autre, en évitant l’élaboration mentale. Balier et G. Diatkine se demandent « pourquoi dans certaines conditions l’enfant s’est trouvé passer à l’acte plutôt que d’élaborer mentalement ses conflits internes » [20], et ils expliquent qu’en observant et en examinant des passages à l’acte, il nous est possible de « voir comment l’agi permet à l’enfant de chasser de son esprit certaines représentations désagréables ». A partir de là, « on peut tenter de reconstruire, en partant essentiellement de l’observation, la signification d’un agi par rapport à la vie psychique de l’enfant et à son passé ».

Il est important de garder à l’esprit tout au long de notre travail l’idée que les modalités du passage à l’acte traduisent le non symbolisé. Lorsque ces passages à l’acte deviennent un mode d’expression à part entière, lorsqu’ils sont difficilement évitables et empêchent le sujet de créer du lien, d’entretenir des relations, et qu’ils sont incapables de se « fondre » dans un groupe humain, alors on dit qu’ils souffrent de troubles des conduites, ou du comportement.

Reste à penser ce qu’il en est des individus qui, en groupe, ponctuellement ou systématiquement (normalisation de la violence), se retrouvent confrontés à une impossibilité d’accéder à une symbolisation d’une façon telle que, ensemble, ils décident de recourir à l’acte hétéro agressif, ce que nous pourrons tenter de comprendre tout au long de notre travail de réflexion.

CONCLUSION

Personne ne souhaite avoir affaire à la violence de l’autre, qui suscite en nous le sentiment d’être menacé, dont les actes agressent, et surviennent parfois sans qu’on sache vraiment les prévenir. C’est en partie ce que j’ai évoqué dans un travail précédent, et sur la façon dont nous nous organisons, dans notre société et dans nos vies, des moyens de mise à l’écart, de séparation d’avec les personnes qui nous dérangent.

Dans un cadre de travail de rue, social ou encore institutionnel et thérapeutique, nous sommes tous les jours confrontés à l’autre si différent, et entre nous, nous ne pouvons pas ériger de barrières, sinon le travail serait impossible à réaliser. Nous sommes en relation avec des personnes et sommes témoins de situations que nous pourrions éviter, fuir dans notre quotidien, dans nos vies, et dont nous ne voudrions pas chez nous. Ici, la relation existe : elle est la base-même de notre travail, et nous devons apprendre à faire avec.

La rencontre se fait, elle percute, elle perturbe aussi, puis une relation s’installe, un dialogue prend forme. Cela se passe bien ou mal, mais cela se passe et demande beaucoup d’efforts, de soi et de la part de l’autre, pour mettre de côté les appréhensions, les réflexes stratégiques d’évitement, ou, au contraire, pour les utiliser au mieux au sein de la relation d’accompagnement.

Il est essentiel et néanmoins difficile de prendre du recul face à une situation dans laquelle nous baignons littéralement, témoins de souffrances agies et subies. Penser, et tenter de comprendre leurs mécanismes, d’action et de défense, peut nous donner des outils nécessaires à la fois pour les accueillir, les symboliser mais également pour les accompagner.

[1FREUD S., « Remémoration, répétition et perlaboration », in La technique psychanalytique, PUF, 1992.

[2DORON R. et PAROT F., Dictionnaire de psychologie, PUF, 2007.

[3LACAN J., Le Séminaire, livre X, (1962-1963), « L’angoisse », Paris, Seuil, 2004.

[4DUVERGER P., Conférence sur la « Clinique du passage à l’acte chez l’enfant et l’adolescent », 2008. (Source : http://www.senon-online.com/Documentation/telechargement/3cycle/Droit/ENM/ENM2008/Duverger Paris 2008.pdf)

[5CHAGNON J.-Y. et COHEN DE LARA A., Faut-il s’inquiéter de la violence des enfants ? Sciences Humaines.com, 2010. (Source : http://www.scienceshumaines.com/index.php?lg=fr&id_article=26013)

[6BALIER C., « La psychanalyse et les ‘agirs’ », Société Psychanalytique de Paris. (Source : http://www.spp.asso.fr/main/extensions/items/11_agirs.htm).

[7SENON J.-L. et PAPET N., Conférence sur « Le passage à l’acte criminel », (Source :http://www.senon-online.com/Documentation/telechargement/3cycle/Psychologie/PA crim.pdf)

[8Dictionnaire Encyclopédique, Larousse, 1997.

[9BERGER M., Voulons-nous des enfants barbares ? Prévenir et traiter la violence extrême, Dunod, 2008.

[10Ibidem

[11WINNICOTT D. W., La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques, Gallimard, 2000.

[12Ibidem

[13ROUSSILLON R., « La destructivité des formes complexes de la « survivance » de l’objet », la Revue Française de Psychanalyse, Vol.13, n°4, PUF, 2009.

[14ROHEIM G., Origine et fonction de la culture, Gallimard, 1972.

[15FREUD S., Totem et tabou, Petite Bibliothèque Payot, 2001.

[16Ibidem

[17LAPLANCHE J. et PONTALIS J.-B., Vocabulaire de psychanalyse, PUF, 2007.

[18KLEIN M., La psychanalyse des enfants, PUF, 2009.

[19KLEIN M., Essais de psychanalyse, Payot, Paris, 1987.

[20BALIER C. et DIATKINE G., « Psychopathie chez l’enfant et l’adolescent », in Nouveau traité de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, LEBOVICI S., DIATKINE R. et SOULE M., Vol.2, PUF, 2004.

Posté le 22 avril 2020 par Alice Telecher