Compte-rendu de la cinquième réunion CEDREA du 08 octobre 2019

, par BenjaminGrassineau

Compte-rendu de la réunion du 08 octobre 2019

En tout, jusqu’à onze personnes étaient présentes à la réunion, qui fut passionnante et très enrichissante.

Présentation du LISRA

La réunion a démarré sur une présentation du LISRA (Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-Action) par Hugues Bazin. Après avoir relaté son parcours, il nous a présenté la démarche méthodologique défendue et pratiquée au sein du laboratoire, en l’illustrant par des exemples de recherche-action en cours ou passées. Cette démarche consiste à associer les acteurs de terrain directement dans le processus de recherche qui n’est pas élaboré en amont par des experts qui les excluent de fait. Dans cette action-recherche (action-research) situationnelle, ce sont les acteurs de terrain qui, engagés dans l’action, dans des situations, construisent eux-mêmes et par eux-même le processus de recherche et les connaissances qu’ils vont valoriser, transmettre et utiliser.

Hugues Bazin a évoqué notamment, comment cette démarche pouvait permettre d’inverser le rapport à l’altérité en revalorisant des pratiques dites « déviantes » (ex : l’économie populaire). D’autre part, son intervention a aussi montré comment cette autonomisation de la recherche, ce renversement du sens du processus de construction épistémologique, des finalités et de l’orientation de l’action (on va du bas vers le haut et non l’inverse) se heurtait à une certaine frilosité académique, quand il n’y avait pas rejet pur et simple. Hugues Bazin nous a expliqué, notamment, en quoi la démarche de recherche-action situationnelle, s’écartait du courant de la recherche collaborative, où le contrôle de l’acteur sur le processus de recherche est très limité, voire instrumentalisé par la recherche professionnelle ou académique. Néanmoins, son intervention montre aussi la possibilité de trouver des interstices, de développer des partenariats constructifs avec des institutions réceptives.

Nous avons terminé en évoquant tout l’intérêt qu’il y aurait à ce que nos groupes de recherche respectifs collaborent sur différents points de convergence : publication, projets, ateliers de rue, etc.

Intérêt des formes d’expression plurielles et de la libération de la parole

Nous avons ensuite rebondi en nous interrogeant sur la façon dont la connaissance qui serait ainsi construite pourrait être transmise et réappropriée, notamment en s’appuyant sur des formes d’expression non conventionnelles, et sur une plus grande « corporéité », voire sur un rapport à l’action qui ferait de l’action un moyen d’expression en soi.

Une question très intéressante qui a émergé de cette discussion est celle du rapport entre la forme du discours et la possibilité de décentrage des jeunes en difficulté. Des formes d’expression non-conventionnelles pourraient-elles aider les jeunes à développer et faire valoir un discours qui les aide à s’extraire de certaines situations qu’ils subissent ; voire à les transformer ?

Cette question est apparue intimement liée à l’expérimentation consistant à libérer la parole des pères et des mères des jeunes en difficulté, afin de reconstuire avec eux un lien distendu ou même rompu. Comment revaloriser la place et le rôle du père dans des situations complexes où la culture, le déracinement des parents et les rapports familiaux, peuvent être à la fois une ressource, un tremplin, mais sont aussi vécus comme une contrainte, un poids, voire un stigmate qui assigne les jeunes dans des catégories et des espaces qui les enferment ? Comment aider par la parole ces pères et ces mères à reconstruire un lien plus solide avec leurs enfants ?

L’action comme élément de rupture : la caravane de la gratuité

Si la parole libère, notamment dans les groupes de parole, si le lien se recrée à travers le discours, peut-il aussi se construire dans l’action, dans la situation ? C’est une question qui a été soulevée et qui a conduit à débattre sur la faisabilité et la mise en œuvre de l’outil « la caravane de la gratuité ». Comment faire en sorte que cet outil soit approprié par les jeunes, par leur environnement, en évitant les nombreux écueils et les appréhensions liés à la gratuité qui ont été rapportées au cours de la réunion, et comment peuvent-ils s’en saisir pour construire une rupture, un décalage par rapport à leur situation d’assignation ? Cet outil peut-il les aider à reconsidérer leur rapport au marché ? Peut-il servir à délier la parole ? Enfin, cet outil peut-il les aider à revaloriser le quartier (plutôt que de chercher à le fuir) et les ressources matérielles et humaines, les liens qui s’y trouvent dans une démarche de développement endogène (ce sont les acteurs qui s’entraident directement) ?

De nombreuses questions pratiques ont été ensuite soulevées. Le terme de gratuité est-il approprié ? Ne faudrait-il pas plutôt lui préférer caravane du partage. J’ai plaidé personnellement pour une appellation la plus « neutre » possible qui prioriserait l’acte en lui-même, les conditions physiques et institutionnelles d’accès aux ressources, et donc, épurée au maximum de toute dimension symbolique. L’idée étant de détacher le dispositif de l’économie du don - sans pour autant l’exclure - qui présuppose l’idée d’un lien social et d’un rapport altruiste, et d’autre part, de le laisser ouvert à des formes de gratuité plurielles (marchande, altruiste, involontaire...). J’ai pensé après coup à l’appellation gratuiterie ambulante. Mais finalement, ne faudrait-il pas que ce soit les jeunes qui nomment l’outil ? D’autres questions ont été posée : quelle sera la réaction des habitants ? Comment ce projet va-t-il s’insérer dans la communauté, dans l’économie du don déjà présente ? Et comment faire pour l’articuler avec un processus de recherche aux dimensions multiples : recherche sur l’outil en soi, recherche-action sur le thème de la violence, etc.

Rapport entre action, recherche et connaissances.

La discussion a ensuite porté sur l’implication des jeunes dans le processus de recherche-action. Faut-il les faire participer aux réunions ? Comment les amener à s’investir dans l’action et dans le processus de recherche ? Ne risquent-ils pas de s’ennuyer ? De nous trouver trop « perchés » ? Faut-il aller à leur rencontre ? Est-il pertinent de séparer à l’intérieur de la recherche-action le groupe de chercheurs et le groupe d’acteurs ? Si oui, quelles méthodes utiliser pour qu’ils communiquent et partagent leurs connaissances et leurs expériences ? Si non, comment intégrer tous les chercheurs-acteurs à l’intérieur d’un même groupe, à l’intérieur d’un même processus de construction et de transmission des savoirs ? Cela ne risque-t-il pas d’éparpiller la recherche et de créer une distance trop grande avec les mécanismes classiques de valorisation de la connaissance ? Il me semble que ceci renvoie à des questions épistémologiques, et des questions de philosophie pragmatique sur le rapport entre les concepts et l’action ? Les concepts, la connaissance, émergent-ils de l’action ? Ou au contraire, s’agit-il d’élaborer d’abord les concepts avant de redescendre vers l’action ?

Cette problématique a été soulevée à la fin de la réunion. Comment utiliser et valoriser le savoir, les concepts élaborés par les acteurs de terrain ? Comment restituer, et renvoyer au groupe par un effet miroir, cette sociologie dite « profane » afin de les aider à se décentrer ? Si je ne me trompe pas (j’étais sur le départ) nous avons alors évoqué une méthode issue du travail de Tahar, qui consiste à restituer sous forme textuelle les entretiens aux personnes interviewées. Une méthode intéressante qui pourrait leur permettre de mieux se valoriser et de prendre du recul par rapport à leur groupe et à leur situation.

Voir en ligne : LISRA