Du bidonville à la prévention spécialisée

0 vote

Du lien affectif au lien social

Ouvrage de Allal Belqasmi

Le Petit Ali arrive du Maroc et transite par le plus grand bidonville d’Europe situé à Nanterre dans les Hauts-de-Seine durant son enfance. Une fois adulte, il découvre le monde de l’action sociale et la prévention spécialisée. Initié au métier d’éducateur de rue, son parcours de vie prouve que tout est possible quel que soit le départ d’une vie.

Editeur : L’Harmattan
Année : 2018
Nombre de pages : 88 pages
ISBN : 978-2-343-13550-2

Allal Belqasmi est éducateur en prévention spécialisée et moniteur fédéral de boxe française. Il s’est beaucoup investi dans l’accompagnement et le lien social par le sport.

Préface de Tahar Bouhouia

« Ce qui abrutit le peuple, ce n’est pas le défaut d’instruction mais la croyance en l’infériorité de son intelligence »
 
Jacques Rancière [1]

Comme l’annonce le titre et le sous-‐titre du livre que vous allez lire, l’auteur fait ici le récit de son histoire de vie et de sa progression dans le monde social. Il revient ainsi sur les moments déterminants qui lui ont permit de cheminer « du bidonville à la prévention spécialisée », en se dégageant de la situation « d’assignation collective [2] » dont il avait héritée.

En cela, ce livre constitue et prolonge le projet d’émancipation voulu par l’auteur. L’émancipation est une visée constante dans la trajectoire de Allal Belquasmi. Elle est d’abord constitutive de son parcours social, dans la mesure où il est confronté dès l’enfance aux mécanismes de mise à distance et d’exclusion qui caractérisent nos sociétés. Par la suite, il parvient à se dégager de cette situation d’assignation, pour la rencontrer à nouveau dans le cadre de son métier d’intervenant social. La question de l’émancipation devient alors un enjeu dans sa pratique d’éducateur de rue. En ce faisant témoin et acteur de cette situation d’exclusion [3] qui résonne comme un écho dans sa trajectoire sociale et professionnelle, l’émancipation continue de s’exprimer comme nécessité dans son projet d’écriture et de publication ; le retour sur soi au moyen de l’écriture permet alors à l’acteur de se faire rétrospectivement auteur de sa propre histoire sociale.

Pour décrire ces processus de transformation et d’émancipation qui accompagnent son parcours de vie, Allal Belquasmi met en relief « le petit Ali », incarnation de l’auteur, lorsque enfant, il faisait ses premiers pas dans l’univers des « bidonvilles de Nanterre ». « L’éducateur de rue » qu’il est devenu, écrit aujourd’hui d’où il vient et ce à quoi il croit, la suite de son parcours d’expérience. Il nous montre combien l’écriture peut être une façon d’aimer le monde, une démarche et un effort pour le rendre meilleur qu’il ne l’est au quotidien.

Cette conviction développée par l’auteur est fondée sur son histoire personnelle, nourrie de bonnes rencontres qui ont jalonnées et accompagnées son expérience, structurées sa personnalité, et sans doute contribuées à rendre possible sa mobilité sociale. Le vecteur de l’émancipation est la relation, la rencontre et la transmission. Cette matrice permet d’intérioriser un degré de confiance en soi pour chercher, changer, s’ajuster, s’adapter tout en restant le même. L’importance et la qualité du lien social sont des valeurs constitutives du métier, en l’occurrence « éducateur de rue ».

A l’occasion de ce travail d’écriture, Allal Belquasmi revient sur son expérience pour la mettre en mots, lui donner une signification, et l’articuler à son identité personnelle et culturelle héritée, vécue et voulue. Ce processus irrigue le référentiel professionnel mit en exergue par l’auteur. Il inspire le praticien qui met en œuvre, dans le cadre de son travail, l’émotion, la connivence, l’amitié et l’humour. Toute une matrice de sentiments qui permettent de tisser des liens dans un environnement social et urbain où s’organisent le « refus de relation » et la « distance sociale » [4], dans un contexte fait pour que rien n’arrive.

Cet ouvrage montre que l’on ne devient pas travailleur social par hasard. Bien au contraire, ce choix s’inscrit dans une histoire de vie et découle d’un parcours d’expérience. Dès lors, il me semble utile d’encourager les acteurs de la prévention spécialisée à écrire et à partager leur histoire sociale, leur récit de vie. L’écriture autobiographique produite par les praticiens de ce secteur recèle une mine de savoir et de connaissance. Ces connaissances permettent à chacun d’enrichir et de modifier son regard sur lui-‐même et sur sa pratique. Et bien plus, je postule, à la suite du philosophe Jacques Rancière5, que cette démarche d’écriture autobiographique et réflexive est de nature à améliorer notre compréhension et notre appréhension du « fait social » en général. Autrement dit, cette appréhension autoréflexive des interactions vécues au travail par les praticiens, peut faire l’objet d’une sociologie de l’émancipation.

Dans cette perspective, je m’emploie à promouvoir et à installer l’usage quotidien de l’écriture au cœur de la pratique des éducateurs en prévention spécialisée, notamment dans le cadre de mes interventions auprès d’équipes d’éducateurs, que j’accompagne par le biais de « l’analyse de la pratique didactique ». C’est à cette occasion que j’ai fait la connaissance de Allal Belquasmi. Je dois dire ici ma fierté de contribuer, en tant que préfacier, à la publication de cet ouvrage.

Lors de mes interventions, j’ai constaté que les éducateurs écrivaient beaucoup, mais essentiellement pour rendre compte de leur activité et très peu pour eux-‐mêmes [5]. Or, le goût de l’écriture de soi, le besoin de se raconter, est présent dans l’esprit de ces acteurs. Seulement, cette perspective se heurte à des blocages internes, induits par les structures hiérarchiques qui prévalent aussi dans le secteur de la prévention spécialisée. Très souvent, celles‐ci ne se prêtent pas à l’écriture réflexive, dans la mesure où ces organisations favorisent, malgré elles, une culture de la passivité et de la dépendance vis‐à‐vis des structures de tutelle.

D’autre part, l’écriture ne va pas de soi, elle ne se laisse jamais faire, les mots ne s’enfilent pas aussi aisément que des perles. Sous le poids du stylo ou du clavier, la phrase résiste, elle nous décourage. Elle refuse d’entrer en rapport avec d’autres phrases pour révéler une idée, tisser un texte suffisamment cohérent et éclairant pour permette de sortir du règne du brouillon, et enfin s’ouvrir aux autres, au lecteur attentif, réel ou imaginaire…

Où aller chercher les mots qui permettent de parler de soi, de ce qui nous entoure, de ce qui nous fait agir ? Et dans le même geste, comment agencer toutes ces unités de sens qui permettent de fabriquer une écriture de restitution ? Je suppose que c’est par de semblables questions que le praticien/acteur doit passer pour se faire auteur.

Je me souviens qu’avant la rédaction de mon premier écrit professionnel [6], en 1995, l’écriture n’était encore pour moi qu’un projet, un objet de tourment, une aspiration impossible. Or, elle a constitué par la suite une sorte de viatique qui m’a permis de traverser des mondes dans lesquels j’aurais pu rester enchaîné. Et aujourd’hui je m’aperçois que l’écriture est devenu pour moi un outil d’émancipation.

Dans la conclusion de mon travail de doctorat en sociologie, j’ai développé l’idée de l’émancipation des éducateurs, par l’intégration d’une démarche autoréflexive, passant par l’écriture de soi, démarche ancrée dans la praxis [7]. Cette démarche d’écriture constitue une solution pour qui veut permettre à des « tu peux « d’émerger, là où l’action normative et prescriptive des organisations ont tendance à produire des « tu peux pas ».

Tahar Bouhouia

Docteur en Sociologie des organisations, éducateur de rue et intervenant dans le domaine du travail social, membre de l’équipe de coordination du réseau CEDREA [8]

[1RANCIÈRE J, Le maître ignorant, Fayard 1987, p 68.

[2BOUHOUIA T, Assignation collective et socialisation d’attente, L’Harmattan, coll. Educateurs et préventions, Paris, 2013.

[3ELIAS N, Logiques de l’exclusion, Paris, Fayard, 1997.

[4BOUHOUIA T, Le refus de relation, un problème pour notre société, L’Harmattan, coll. Educateurs et préventions, Paris, 2017.

[5BOUHOUIA T, BAZIN H, Ecriture de soi et Travail social, in Les cahiers pédagogiques, n°518, janvier 2015.

[6Mémoire de DHEPS, Diplôme des Hautes Etudes des Pratiques Sociales.

[7CASTORIADIS C, L’institution imaginaire de la société, Editions Seuil, 1975, p.105-118.

[8Centre d’étude des dynamiques sociales et de la recherche action.

Posté le 30 avril 2020 par Tahar Bouhouia